
Introduction Contextuelle
En lisant un article de L'Express relayé par Psychopium où Jean Cottraux répondait d'une façon dépassionnée (et un brin moqueuse dans deux lignes - qui est habitué aux écrits de JC sait que c'est déjà un bel effort) aux questions des internautes sur divers sujets concernant la santé sous l'angle de la psychologie scientifique, j'ai été surpris par un commentaire assez décalé qui disait que la Thérapie Comportementale et Cognitive (TCC) ne soignait que le symptôme (et que seule la psychanalyse « réparait » les bases fragiles de l'individu) et que les thérapeutes TCC étaient des émissaires d'un Etat malveillant destinés à formater les individus à rentrer dans un moule. En outre les TCC ne prendrait pas en compte la notion d'inconscient. Brrrrr, que de mauvaises personnes ces TCC ! Fuyez-les ! Balancez-leur de la caillasse ! ;-)
Il va de soi que la personne qui a écrit ce commentaire n'est pas très au courant de ce qui se fait en thérapie comportementale.
Je ne fais pas ici le procès de la psychanalyse, loin de moi cette intention, surtout à partir d'une simple commentaire (que je ne considère pas comme représentant l'esprit de la psychanalyse). Ce contre quoi je m'oppose est le discours manichéen de certains et la guerre stérile qui oppose quelques comportementalistes et quelques psychanalystes. Les deux "camps" ont a y perdre. Le problème vient à mon sens d'une incompréhension de ce qu'est réellement le comportementalisme/la psychanalyse. J'ai donc choisi de défendre mon "camp" d'une autre façon qu'en critiquant l'autre, car, à mon sens, il est plus rapide de dire ce qu'est le comportementalisme pour qu'on le comprenne que l'identifier en opposition à un autre mouvement (bien qu'à l'origine le comportementalisme est né d'un mouvement d'opposition à l'idéologie dominante qu'était la psychanalyse). J'invite tout psychanalyste éclairé à faire de-même.
La théorie du complot
J'ai déjà répondu à la première « critique » par ailleurs (http://www.egide-altenloh.com/dossiers-psychologiques/psychologie-generale/90-fausses-croyances-sur-le-comportementalisme-1-introduction-et-la-question-du-symptome-et-de-linconscient.html). La question de l'inconscient vue par le comportementalisme aussi, bien que d'une façon très succincte.
La nouveauté réside dans la théorie du complot impliquant le comportementalisme comme outil d'un Etat malveillant. En fait, cette « critique » n'est pas si neuve que ça, mais elle me semblait tellement ahurissante que je me disais naïvement qu'elle n'était plus d'actualité. Or, de toute évidence, ce n'est pas le cas.
Voici ce que dit le commentaire :
« Ensuite, implicitement, normaliser l'individu en réponse aux exigences qui structurent la société actuelle. Tout le monde doit être " EGAL " comportementalement et normalisé psychiquement : soyez adapté socialement en fonction des critères qui régissent la société : efficacité, réussite, obéissance sociale, " bonheur ", respect des idéologies dominantes, etc... En ce sens on peut considérer le " psy " TCC comme un instrument d'Etat. »
Ahurissant, ne trouvez-vous pas ?
Que répondre à ça ?
Réponse didactique
La thérapie comportementale actuelle se centre sur les valeurs et besoins de la personne telle que celle-ci les définit pour guider l'intervention. Le but avoué est le changement comportemental avec comme destination une vie qui est plus en accord avec ce qui est important pour la personne venant consulter le psychologue TCC.
Prenons les points un par un.
L'efficacité
Certaines personnes viennent me consulter pour être plus efficace dans un domaine de leur vie : sexuel, attention à leur partenaire, éducation de leur enfant, réalisation des taches quotidienne (pour les personnes souffrant de procrastination), parler en public ... Dans chacun des cas, nous passons un peu de temps à déterminer pour quelle(s) raison(s) il est important pour eux d'être plus efficace dans cette dimension. Qu'est-ce pour eux être « plus efficace » ? En quoi être « moins efficace » est un problème ?
Cette exploration des motivations sous-jacentes au désir de changement permet de mettre en évidence ce qui compte réellement pour la personne :
- Etre un partenaire qui prendre soin de l'autre,
- Etre un parent qui préparer son enfant à la vie,
- Avoir plus de temps à consacrer aux choses importantes en réalisant en temps et en heure les tâches et devoirs de la vie quotidienne,
- Prendre soin de soi en créant un environnement agréable où l'anxiété superflue est moins présente,
- Travailler à la promotion de ce qui compte à nos yeux en développant des compétences conversationnelles permettant de faire passer notre pensée le mieux possible,
- Etc
Souvent, la première étape est le deuil de la perfection par l'acceptation de notre condition humaine imparfaite. Sur cette base, avec suffisamment de bienveillance envers soi et une direction clairement définie (ce qui compte pour la personne), il est possible d'avancer.
La réussite
Vouloir réussir sa vie est une motivation louable. Si la personne souhaite que sa vie ressemble davantage à ce qu'elle désire qu'elle soit, pourquoi ne pas l'y aider ? La question ici revient à savoir ce qu'est pour cette personne une vie « réussie ». Pourquoi est-ce important pour elle de « réussir » ? Qu'est-ce qu'une vie « réussie » peut lui amener de plus que sa vie actuelle ?
Lorsque je pose ces questions à mes clients, la réponse est invariablement « être heureux ». Ce qui nous amène à la question du bonheur.
Le « bonheur »
Le bonheur est, sans conteste, ce qui importe le plus à chacun d'entre nous. Etre heureux.
Pour Aristote, « le bonheur est le principe et la raison d'être de la vie, le but et la finalité suprêmes de l'existence humaine ». Tout un programme !
De nombreux livres traitent de cette question et je n'ai pas la prétention de résumer ici la richesse de ce qu'on peut y trouver. Je me cantonnerai à en donner une définition qui permet d'éclairer comment la TCC essaie d'en faciliter l'accès.
Dans un petit livre très intéressant sur la question, le Professeur Tal Ben-Shahar définit le bonheur comme « la sensation globale de plaisir chargée de sens ». Une personne heureuse « éprouve des sentiments positifs tout en trouvant une raison d'être à son existence ».
Les thérapeutes comportementalistes ont comme principe de partir de la demande de la personne, ici : être heureux. Donner du sens à son existence en éclaircissant ce qui est réellement important, ce qui compte vraiment, est une première étape possible. Lorsque le client est au clair avec ce qui est important pour lui dans sa vie, quelles sont ses valeurs et quels sont ses besoins personnels, il lui est plus facile de s'engager dans cette direction. En agissant en direction de ses valeurs intimes et en rencontrant ses besoins personnels, la personne éprouvera probablement plus de sentiments positifs que négatifs (bien qu'il soit possible d'être heureux dans son malheur et qu'agir en direction de ce qui compte implique parfois de l'inconfort) et les actions entreprissent auront une saveur particulière : celle du sens qu'il donne à son existence.
Savoir ce qui est important pour nous ne demande pas des années et encore moins beaucoup réflexion. Cela demande de « saisir » plus de que comprendre. Saisir le sens de ses actes implique de se référer aux sens, à l'expérimentation directe de ce qui se passe en nous lorsque nous sommes entrain d'agir dans une certaine direction. D'être à l'écoute de la résonance émotionnelle de nos actions. Le bonheur est une question de ressenti et c'est par le ressenti qu'on a le plus de chance de guider nos actes pour le rencontrer.
« L'obéissance sociale » et « le respect des idéologies dominantes »
Ces deux dimensions relèvent selon moi de la liberté. La liberté d'action et la liberté de pensée.
Voici ce que dit le commentaire sur la liberté que la psychanalyse propose :
« Les psychothérapies dynamiques trouvent leurs source dans la psychanalyse (qui n'est une thérapie qu'accessoirement). Leur ambition est de permettre au sujet de reconnaître cette chose insaisissable qu'est son désir ainsi que le sens de ses conduites et ainsi d'accéder à une liberté qu'il a l'illusion de détenir consciemment alors qu'il est fondamentalement le lieu d'un conflit permanent entre désirs et interdits inconscients. »
La première chose qui me gène ici est que l'Inconscient (Freudien ou autre) y est considéré comme un fait et non comme une hypothèse. Un fait intangible, inobservable, invérifiable, insaisissable. Aïe ! Je connais un autre fait intangible, inobservable, invérifiable, insaisissable : Dieu, les anges et le vide cosmique qui habite parfois l'esprit des membres de l'espèce humaine (moi y compris) lorsqu'ils écrivent des commentaires. Ma question est sans doute impertinente mais la voici : l'Inconscient est-il un fait ou bien une croyance, une conviction personnelle ? Ma réponse, et elle n'engage que moi, est qu'il s'agit d'une conviction personnelle. Réifier celle-ci en l'imposant au monde est à mon sens une forme de totalitarisme idéologique : Quiconque ne partage pas l'idéologie est considéré comme un ennemi. Heureusement que la plupart des psychanalystes sont modérés. Dommage que ce ne soit pas eux qui fassent des commentaires.
La deuxième chose qui me gène est que la psychanalyse est présentée comme seule alternative aux TCC « diaboliques ». Or, de nombreux courants psychothérapeutiques se sont développés et des alternatives, autres que la psychanalyse ou les TCC, existent : l'EMDR, la Thérapie Interpesonnelle, la Thérapie Centrée sur la Personne, les Thérapies Stratégiques (Palo Alto, Analyse Transactionnelle, PNL), l'Hypnothérapie, L'EFT, La Thérapie Systémique, la Gestalt-Therapy, le Focusing, le Biofeedback, l'Analyse Bioénergétique, la Communication Non Violente, la Thérapie Existentielle, les Thérapies Méta-Cognitives ... Dont certaines mériteraient sans doute un peu plus de considération de la part du monde scientifique afin de mettre en évidence les processus actifs derrière les résultats parfois spectaculaires de celles-ci.
La troisième chose qui me gène est cette idée désuète datant du 19eme siècle à propos du changement : l'homme serait un être rationnel et en se comprenant et en comprenant ses motivations profondes, les symptômes pénibles dont il souffre disparaitraient. Freud n'étant pas tout à fait d'accord avec cela à ajouté l'Inconscient dans l'équation (bien que cela soit plus compliqué que ça me répondront certains). Fondamentalement, cela revient à faire autrement de la même chose. Depuis les années 50, on a pu démontrer dans de nombreuses études qu'il n'est pas nécessaire de comprendre la signification de son comportement pour observer un changement thérapeutique durable. Entendez-bien que je n'ai pas dit que cela ne marche pas. Juste que ce n'est pas la seule condition pour qu'un changement ait lieu.
Milton Erickson, l'un des plus éminents thérapeutes de notre époque, et non comportementaliste, était partisan de l'idée qu'aider quelqu'un à comprendre le « pourquoi » il se comporte comme il se comporte empêchait un réel changement thérapeutique. Ce qui va un peu plus loin que la position que je défends ici.
Selon Sartre « L'important n'est pas ce qu'on fait de nous, mais ce que nous faisons nous-mêmes de ce qu'on a fait de nous ».
La liberté est un choix qui s'opère ici et maintenant, non une récompense que l'on obtient (accessoirement et uniquement) au bout de plusieurs années de psychanalyse ou de toute autre forme de thérapie.
Agir en fonction de ses besoins et valeurs personnels est-il en désaccord avec cette notion de liberté ? non, je ne le pense pas.
Bien entendu, tout ceci n'engage que moi et je vous prie d'accepter mes excuses si j'ai blessé votre sensibilité (je pense en particulier à mes amis psychanalystes ;-) ). |