Les bienfaits silencieux

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Mardi soir, 22h32, je traîne sur Facebook et je reçois sur mon mur une invitation à faire suivre une chaîne de bonheur. Comme d’habitude, si je brise la chaîne, je vais avoir mon compte piraté, mes pantoufles rétréciront et un troisième bras me poussera sur la cuisse. C’est risqué, je sais, mais je tente ma chance et supprime le post. La chaîne est rompue.

Pour le compte Facebook on ne sait jamais dire. Si ça tombe, mon compte est aux mains d’un pirate dormant qui attend un signal de Trump pour commencer à publier des photos de moi déguisé en carotte. C’est vrai, on ne sait jamais dire. Mes pantoufles, mis à part le fait d’être désinguées par mon chat, se portent toujours bien. J’ai une petite gêne à la cuisse, mais rien de grave.

Briser une chaine n’a que le pouvoir qu’on lui donne.

Cette petite aventure m’a cependant laissé songeur. En me réveillant le lendemain, je me suis demandé quel type de chaîne pourrait faire une réelle différence, amener réellement de la joie et du bonheur, tant dans le coeur de celui qui reçoit que de celui qui donne.

Mon esprit rationnel, ou du moins ce qu’il en reste après des années de pratique de la psychothérapie (on voit tellement de choses dans le métier de psychothérapeute que l’impossible devient un concept de plus en plus vague), mon esprit rationnel disais-je, me racontait une histoire de logique et d’impossible. Et pourtant, j’ai trouvé le moyen de créer une chaîne du bonheur qui devrait vraiment marcher.

Ce n’est pas de la magie, c’est de la simple application de ce que nous enseignent les chercheurs en psychologie.

L’une des choses les plus importantes pour un être humain est le lien. Se sentir se relier à autrui est fondamental pour notre bonheur. Nous sommes des êtres grégaires. C’est inscrit dans nos gènes.

Un des liens les plus forts est le lien émotionnel. Je le vois chaque jour dans ma relation avec mes patients, je le vois à chaque atelier que j’anime, à chaque formation de je donne. Se livrer à l’autre, dans la nudité émotionnelle la plus authentique et vulnérable crée un lien extraordinaire.

Il faut donc se relier, communiquer, se mettre à nu. OK. C’est la première étape. Mais cela reste tout de même très aléatoire d’accoster quelqu’un en rue et de lui jeter toute notre vulnérabilité au visage, comme ça, sans prévenir. Il y en a qui ont essayé mais pas moi.

Ce n’est donc pas suffisant.

J’ai pensé alors à toutes ces recherches sur l’altruisme, sur le don et les bienfaits de ces actions sans rechercher la célébrité, sans attendre un retour.

Le mot anonyme m’est alors venu alors à l’esprit. L’anonymat est une autre clé. Il faut non seulement que cela soit gratuit, mais aussi que la personne soit totalement libre de faire ce qu’elle veut de notre don. Sans cela, la bienséance voudrait que je reçoive une petite lettre de remerciement en retour dont je ne saurais jamais si celui-ci est sincère ou non. Puis, faut pas déconner, je ne vais pas me livrer comme ça, nu, sans défense à un inconnu sans un minimum de garantie.

La recette est donc le fait de se relier, de parler de façon authentique, sans défense. Il faut que cette communication soit un don et que cela soit anonyme. Mouais, pas si simple.

J’ai alors pensé à toutes ces cartes de voeux que je n’avais pas envoyées. Après m’être un peu molesté de ne pas faire assez attention à mes proches, je me suis dit que c’était cela la solution. *

Ecrire une lettre de bienveillance, authentique, parlant de liens, de forces et de faiblesses, de ces points qui nous relie tous, de ces secrets communs à chacun et que nous gardons jalousement pour nous de peur d’être démasqué. Une lettre anonyme. A un anonyme. Une lettre qui n’est ni indécente, ni superficielle. Suffisamment vague pour qu’elle touche le plus de monde (effet Barnum) et précise pour qu’elle parle de moi (effet Egide). Une lettre juste, authentique, adressée à l’être humain que je croise chaque jour, qui pourrait être moi, qui pourrait être ma fille, qui pourrait être mon frère.

L’idée a germé. Puis je l’ai fait. J’ai écrit cette lettre. A la main. Je l’ai écrite plusieurs fois pour m’assurer que cela ne soit pas trop ou trop peu. Une lettre juste de moi à Toi. Une lettre dans laquelle je te propose de la faire suivre si elle t’a parlé, de la même façon que moi, anonymement, dans une enveloppe où il est mentionné « A Toi qui me lira » comme seul destinataire. **

J’ai choisi une boîte au hasard, non loin de ma rue, dans un immeuble que je ne connaissais pas.

Je l’ai glissée dans l’interstice de la boîte et je suis parti tel un put-pocket ayant commis son forfait.

Depuis, je me demande ce qui c’est passé. Qui était cette personne ? A-t-elle lu ma lettre ? Comment l’a-elle lue ? L’a-t-elle fait suivre ? Quel est donc son fabuleux destin ?

Si je vous raconte cette histoire c’est que j’aime à croire que cette petite goutte d’humanité ait pu faire une petite différence, pendant quelques instants au moins, pour une personne.

Et si plusieurs petites gouttes se lançaient ?

Et si vous m’aidiez à rester anonyme en partageant, vous aussi, votre humanité, anonymement, à un autre être humain ?

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  • Non, messieurs les penseurs divergents, ce n’est pas de ne plus envoyer de carte de voeux.

** Voici un début de lettre possible (qui n’est pas le début de ma lettre) :

Cher(e) Toi,

Je ne t’ai jamais vu, je ne te connais pas, je ne sais même pas si l’image que je me fais de toi au moment où je t’écris existe.

J’ai quelque chose d’important à te dire, quelque chose à propos de moi et probablement de toi. N’aie pas peur, je n’ai rien à te vendre, il n’y a pas de sort qui te sera jeté si tu décides de ne pas continuer à lire. Sens-toi libre de continuer à me lire si tu le souhaites.

Cette lettre est un peu comme une bouteille jetée dans un océan d’humain. Je ne sais pas comment le hasard a choisi que c’était toi qui allait me recevoir, mais il l’a fait : nous sommes à présent liés.

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